mar. Oct 22nd, 2019

Ebola © Thomas W. Geisbert, Boston University School of Medicine

Air France et Ebola. 1ère partie

Le virus Ebola aurait déjà fait plus de 4.447 morts, selon les derniers chiffres de l’OMS. Poussant la ministre de la Santé, Marisol Tourraine, à mettre en place des contrôles sanitaires à l’aéroport de Roissy. Mais est-ce suffisant ? Christophe P., steward, travaille pour la compagnie Air France sur des long-courriers à destination de l’Afrique. Depuis des mois, il a peur d’être contaminé.

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Ebola © Thomas W. Geisbert, Boston University School of Medicine
Ebola © Thomas W. Geisbert, Boston University School of Medicine

Nous vous proposons ci-dessous le point de vue de Christophe P., steward chez Air France, au sujet d’Ébola.

Le virus Ebola aurait déjà fait plus de 4.447 morts, selon les derniers chiffres de l’OMS. Poussant la ministre de la Santé, Marisol Tourraine, à mettre en place des contrôles sanitaires à l’aéroport de Roissy. Mais est-ce suffisant ? Christophe P., steward, travaille pour la compagnie Air France sur des long-courriers à destination de l’Afrique. Depuis des mois, il a peur d’être contaminé.

J’ai déjà été confronté à des mesures épidémiologiques lors du SRAS en 2003. Cette année-là, la position officielle d’Air France était la suivante :

« Tout va bien. Il ne se passe rien. »

Avec le virus Ebola, la compagnie tient exactement le même discours. Comme la plupart des membres du personnel navigant, j’ai assisté à un briefing qui ne se voulait absolument pas alarmiste, bien au contraire. On n’a pas cessé de nous dire que « tout était sous contrôle ».

J’ai bien conscience que le risque de contamination est élevé quand je travaille. Malgré les quelques mesures sanitaires mises en place, je ne me sens absolument pas en sécurité.

La compagnie a fait l’effort de communiquer avec son personnel navigant via le réseau intranet et nos casiers, mais l’épisode du SRAS a fait jurisprudence : nous n’avons plus confiance.

J’ai le droit de savoir

Les stewards et hôtesses de l’air sont souvent confrontés à des situations périlleuses : guerres, coups d’État, virus, etc. Nous sommes parfois en première ligne. Je l’accepte, mais j’estime que je ne suis pas suffisamment informé sur les risques que j’encoure.

En tant que steward sur des long-courriers à destination de l’Afrique, je suis directement concerné par le virus Ebola. J’ai le droit de savoir.

Depuis mai 2014, je consulte régulièrement le site de l’Organisation mondiale de la Santé afin de me tenir informé sur la propagation du virus. J’ai vite compris que certains foyers infectieux étaient hors de contrôle, notamment Conakry (Guinée), Monrovia (Libéria) et Port Harcourt (Nigéria). Destinations que j’ai l’habitude de faire.

Ebola est une « bonne gastro »

À chaque escale, nous avons la possibilité de parler à un médecin, mais je ne suis pas rassuré pour autant. La dernière fois, ce dernier m’a déclaré que Ebola n’était ni plus ni moins qu’une « bonne gastro ».

La première mesure d’Air France a été de mettre à la disposition de son personnel navigant des lingettes hydro-alcoolisées, ainsi que des masques mais ces derniers ne sont pas aux normes des mesures sanitaires préconisées par l’OMS.

Ces éléments existaient déjà. Rien n’a été fait pour se protéger spécifiquement d’Ebola.

Sur tous mes vols, je suis en contact direct avec les passagers. Je les accueille, je leur sers à manger, je circule dans les allées… Bref, je ne suis absolument pas à l’abri d’être confronté à une personne malade.

Je ne me sens plus en sécurité

Même s’il y a des contrôles de température, qui nous dit que la personne n’est pas en phase d’incubation ? Avec des antalgiques, il est possible de passer entre les mailles du filet.

Pour le moment, je n’ai eu aucune personne malade à bord, mais nous avons été briefés sur la procédure à mettre en place en cas de suspicion. Nous devons mettre des gants, un masque et isoler la personne du reste des passagers, notamment en condamnant un WC.

Comment isole-t-on quelqu’un dans un endroit qui accueille 400 personnes ? Un masque et des gants, n’est-ce pas insuffisant ? Sur un équipage de 14 personnes, peut-on vraiment obliger tout le monde à réagir sans craindre d’être blâmé par la compagnie ou poursuivi pour non-assistance à personne en danger ?

Et que dire sur le fait que nous ne savons jamais d’où vient un avion. Ce n’est pas parce que vous êtes sur un avion Paris-La Réunion que vous ne prenez aucun risque. L’engin peut très bien avoir fait une destination à risque quelques heures plus tôt.

Mon travail est avant tout d’assurer la sécurité des personnes à bord de l’avion. Aujourd’hui, je n’ai pas l’impression d’avoir les moyens de le faire.

Obligé de mentir pour ne pas me mettre en danger

Chaque steward et hôtesse de l’air a 18 jours d’astreinte par an, cela signifie que vous pouvez être envoyé sur n’importe quel vol si on a besoin de vous.

J’accepte plein de vols comme ceux pour Libreville ou Dakar, parce que j’estime que le danger est moindre. En revanche, j’ai déjà refusé deux vols pour Conakry.

En juin dernier, un équipage entier d’Air France a débarqué d’un vol à destination de Conakry. J’étais de réserve, c’est-à-dire que j’ai été appelé en remplacement. Pour ne pas y participer, j’ai dû faire jouer la clause de fatigue. Elle m’autorise à me désister si je suis trop épuisé pour un vol.

Je suis obligé de mentir pour ne pas prendre de risque. En agissant ainsi, je prends aussi le risque de me faire remonter les bretelles par ma compagnie, qui peut également enclencher une procédure de licenciement s’il y a trop de précédents.

Mon second désistement concernait à nouveau un vol à destination de Conakry. Cette fois-ci, j’ai dû faire jouer mon droit de retrait en me présentant deux heures avant le vol et en signalant à un cadre que je ne voulais pas être dans cet avion. C’est ce qu’on appelle le nolontariat. Il est toujours applicable pour Conakry, mais plus pour Monrovia depuis le 13 octobre.

Ebola, on ne parle que de ça

À défaut d’obtenir des informations claires auprès d’Air France, les discussions entre personnels navigants sont bien plus édifiantes. Le stress a été démultiplié depuis quelques mois. Ebola, on ne parle que de ça.

Les désistements sont devenus monnaie-courante. Si un équipage se retrouve non plus à 12 personnes mais à 7, il faut savoir que chaque membre de l’équipage recevra un trentième de salaire supplémentaire par tronçon et par PNC manquant. Le salaire du personnel navigant qui aura accepté de faire partie du vol aura un bonus de 10/30e, soit entre 700 et 1.200 euros de plus.

Air France est encore l’une des rares compagnies aériennes internationales à autoriser les vols pour Conakry. Pourquoi la Lufthansa et British Airways les ont-ils suspendus ?

Des mesures à mettre vite en place

Je pense qu’il est temps que le gouvernement prenne le problème en main :

  • En suspendant immédiatement tous les vols pour Conakry. L’OMS prévoit entre 5.000 et 10.000 nouveaux cas d’Ebola par semaine dans la région d’ici la fin de l’année.
  • En continuant le nolontariat sur Monrovia. Les vols vers Port Harcourt ont été arrêtés pour des raisons de sûreté, mais non à cause d’Ebola.
  • En offrant des mesures sanitaires réelles comme le port de vrais masques ou de gants pour tous les vols.

Je sais que si les vols pour ces destinations ont encore lieu, c’est pour des raisons politiques et économiques. Mais est-ce vraiment nécessaire ?

Je peux vous assurer que si demain les États-Unis refusent tous personnels navigants qui auraient fait escale dans ces pays, Air France regrettera amèrement de ne pas avoir agi plus tôt.

Avec l’aimable autorisation de leplus.nouvelobs

 

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8 thoughts on “Air France et Ebola. 1ère partie

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